
L’orage ne prend jamais fin. Depuis bientôt 10 ans, il oscille entre la rue et les urnes :
– 2016 : Nuit Debout marque un début avec une mobilisation des classes intellectuelles urbaines qui placent la démocratie directe en son cÅ“ur de leurs revendications, mais aussi le début d’une répression d’État qui change de dimension, avec les nouvelles méthodes ultra-violente de la police vallsiste.
– 2017 : La présidentielle révèle le tournant dans la société avec la disparition du Second tour du bloc dirigeant PS-LR. Là aussi, une nouvelle force politique émerge, la France Insoumise de Mélenchon et son projet de Constituante, là aussi la répression prend son visage grimaçant avec Lepen face à Macron, le fascisme est désormais durablement installé dans les urnes.
– 2018 : Alors que tout le monde croyait à l’État de grâce pour Jupiter, le plus fort mouvement révolutionnaire depuis mai 68 va faire chanceler l’Élysée. La foudre des Gilet Jaunes sort de l’Orage, et les deux années précédentes paraissent désormais comme des avertissements timides en comparaison. La France est paralysée par des blocages sur des milliers de ronds-points. Les Champs Élysées sont noirs de jaune. Une France ouvrière déclassée reprend parole, forme des assemblées sur les barricades modernes que sont devenus les giratoires et demandent la démission du Président, de meilleurs revenus et à ne pas payer le coût de la crise climatique causée par le capitalisme. Le mouvement mobilise toutes les franges de la population, des lycéens aux retraités et même les forces de police au début hésitent sur la marche à suivre. Mais le syndicat de Police Alliance va conclure un pacte de barbarie avec le gouvernement, marquant le début d’une Terreur Bleue pour museler les Gilets Jaunes.
– 2019 : Malgré l’ultra-violence policière marqué par des mutilations au flashball, à la matraque et à la grenade de désencerclement, et la destruction systématique des barricades giratoires, le mouvement des Gilets jaunes a continué avec beaucoup de force jusqu’à l’été. Le tonnerre après la foudre a grondé dans le centre des grandes villes, des alliances se sont souvent formés avec les manifestations des jeunes pour le climat et des Assemblées des Assemblées ont tenté d’inscrire dans le temps long la dynamique.
– 2020 : L’orage social ne s’arrête pas malgré l’affaiblissement des Gilets jaunes. Une première bataille des retraites est remportée par les syndicats cheminots et les étudiants contre la « retraite à point » voulu par le groupe d’investissement américain Black Rock. Puis le confinement face à la pandémie de Covid a plongé le monde entier dans une ère glaciaire. Malgré cette crise exceptionnelle, la colère a continué à gronder avec le mouvement contre le pass-sanitaire durant l’été. C’est cependant le moment où l’extrême droite est parvenue, à l’aide d’un vaste réseau d’informations complotistes et eugénistes fleurissant sur les mensonges du gouvernement, à reprendre le contrôle de vastes franges du mouvement social.
– 2021 : En dépit des divisions politiques qui se creusent dans la société et la suite du confinement, l’orage continu et s’attaque particulièrement à la répression policière avec le mouvement Black Live Matters partie des États-Unis, et de l’émotion suscité par plusieurs crimes racistes commis par la police. De plus, la loi sécurité globale préparant la séquence olympique déclenche d’importantes manifestations.
– 2022 : Ce n’est pas tant à la présidentielle que la colère s’exprime. Macron parvient à se maintenir au pouvoir grâce à la peur d’une invasion européenne par la Russie fasciste de Poutine. C’est au législative, où il est privé de majorité absolue et où pour la première fois, lors du premier tour, le bloc de gauche parvient à lui prendre la première place.
– 2023 : La Foudre est tombée à nouveau, avec la grande bataille contre les retraites et ces émeutes urbaines, des millions de gens sont redescendus dans la rue. L’assassinat par la police de Nahel à Nanterre a déclenché une vague d’émeutes de la jeunesse des quartiers populaires. Là aussi la répression a été exceptionnellement féroce, et une alliance a commencé à se dessiner entre le bloc bourgeois et le bloc fasciste, autour du soutien à la police contre les jeunes racisés traité comme une vermine par les élites racistes.
– 2024 : Cette fois c’est aux paysans que le mouvement social s’est étendu, avec d’important blocage, culminant avec la bataille du salon de l’agriculture. Malheureusement, la mainmise du syndicat corporatiste lié au pouvoir : la FNSEA n’a pas permis une connexion entre le monde agricole et le reste de la population. Mais c’est aussi dans les urnes avec la dissolution que le mouvement a le plus fortement pesé sur le pays, portant un Nouveau Front Populaire, incluant les syndicats et de nombreuses associations a fortement mobilisé la société civile via des assemblées du NFP.
– 2025 : Le 10 septembre s’annonce comme la nouvelle vague de l’Orage sociale. Il est la réaction populaire au budget austéritaire annoncé par Bayrou, incluant la suppression de jours fériés et des destructions massives dans les services publics sur le modèle de Trump et Mileil. Ce mouvement nous y participerons comme nous avons participé aux précédents. Si certaines forces de gauche sont encore réticentes en raison du relai de cette mobilisation par des forces fascistes, nous ne le sommes pas. D’abord parce que d’autres camarades comme Extinction Rébellion ou Révolution Permanente appelle aussi à la mobilisation, ensuite parce que nous sommes lucides sur la place de l’extrême droite dans notre société. Elle construit aujourd’hui une majorité culturelle grâce aux milliards de Bolloré et Stérin, et a toujours été présente même si minoritaire dans le mouvement social. Il est toujours temps de combattre sur le terrain son hégémonie naissante. Aucun basculement n’est définitif, et c’est notre responsabilité à chaque mobilisation d’accompagner la colère populaire pour qu’elle ne se dirige pas vers de nouveaux tyrans, mais vers la constitution d’un pouvoir populaire.
Il était nécessaire de rappeler l’histoire de l’orage social qui parcours notre pays depuis des années pour bien mesurer la place qu’à le 10 septembre et pourquoi il est aussi important de s’y mobiliser pour ne pas trahir la dynamique à l’œuvre des vagues successives qui déstabilisent l’ordre capitaliste français. N’oublions pas qu’en parallèle des mobilisations cités, trois autres mouvements forment le climat révolté actuel : la 4e vague féministe du mouvement mondial Metoo contre les viols et les féminicides qui structurent l’ordre patriarcal au quotidien, dont la dynamique de transformation sociale est absolument centrale ; le mouvement écologique, maintenant contre les méga-bassines ou l’autoroute A69, est toujours aussi vigoureux même si les ZAD sont plus rares, les Soulèvements de la Terre sont parvenus à donner une incarnation unifié aux batailles pour la protections de milieux naturels face aux grands projets inutiles et imposés, récemment les 2 millions de signatures contre la loi Duplomb montre la vigueur de la culture politique écolo ; enfin le mouvement décolonial, contre le génocide et l’occupation de la Palestine a fortement repolitisé les questions internationales dans la jeunesse et les classes populaires racisées, via des occupations de facs et de place, la contestation de l’ordre colonial blanc capitaliste s’étend également aux colonies françaises en Kanaky où à la situation génocidaire au Congo.
Dans ses AG parisiennes, le mouvement du 10 septembre s’inscrit dans la continuité des révoltes et affiche une ligne politique très claire : anti-raciste, anti-militariste, démocratie directe locale, anti-loi Duplomb. Un des slogans proposés serait « le problème c’est les patrons, pas l’immigration ! ».
Mais ce qui est intéressant aussi ce sont les modes d’actions, avec une volonté de garder la stratégie de blocage sur des points stratégiques de la logistique capitaliste. Beaucoup espère que les syndicats suivront le mouvement, pour l’instant des appels à la grève circule début septembre du côté de FO ou dans des sections de Solidaires. Il faut espérer que le mouvement du 10 septembre fera la synthèse des précédents épisodes du mouvement révolutionnaire rampant actuel : arrivant à ramener une base populaire, y compris avec des gens sensibles aux discours fascisants, faire la jonction entre cette base et le mouvement syndical, ne pas perdre trop de temps dans des défilés d’organisation et privilégier les blocages, diffuser un discours révolutionnaire sociale et écologique, construire des assemblées autogérées dans le mouvement pour faire naître la démocratie directe que nous appelons de nos vœux et qui a déjà été expérimentée plusieurs fois lors des années précédentes. La force du 10 septembre et des dates suivantes viendra de là .
Pour nous militants de PEPS, l’enjeu n’est pas seulement de poursuivre notre engagement dans la dynamique du 10 septembre et d’être présents sur les blocages. Il s’agit aussi de tout faire pour que la colère contre le régime et la politique mi-capitaliste mi-fasciste du gouvernement ne soit pas une explosion temporaire et impuissante malgré sa force. L’État bourgeois français est très solide, il est composé de blocs de granit qui résiste depuis des siècles aux vagues insurrectionnelles. Il ne sera renversé qu’à la condition qu’une base solide derrière nous, de lieux d’entraide et de contre-institutions permettent au mouvement de remporter la guerre de position avec le pouvoir. Il faut que l’orage social qui dure depuis 2016 forme une nouvelle Commune ici et maintenant en parallèle de l’État. L’enjeu n’est pas de constituer l’avant-garde bien-pensante du monde ouvrier, mais de d’organiser les moyens de subsistances et d’autonomie du peuple pour qu’il puisse vivre sans le marché et l’État.
Nous connaissons les failles du régime : sa dépense au pétrole et autres fossiles, la logistique marchande en flux tendu permanent, les data centers qui concentre nos données et la circulation des informations de commandement, les triangulaires électorales où la droite se divise. Mais pour réellement briser la ligne de front de leur hégémonie, il remporter ici et là des batailles éphémères est quasi contre-productif car les failles sont alors comblées et mieux protégées. D’où le besoin d’asphyxier l’ensemble avec une contre société organisé en Commune qui ne laisse jamais retomber la tension et qui permet aux gens de se reposer, non sur leur maigre capital accumulé pour survivre sous le régime capitaliste, mais sur l’entraide. Nous devons être le figuier sauvage qui pousse sur le mur chancelant de notre prison marchande. Dans cette stratégie de révolution lente car elle veut gagner sur le long terme, l’enjeu des soulèvements n’est pas tant les poussières que l’on fait tomber sur mur, mais les racines que l’on construit pour solidifier notre propre assise sociale et culturelle.
La force du 10 septembre ne se mesurera donc pas forcément aux hypothétiques concessions ou capitulations macronistes, mais à chaque assemblée locale qui continuera à vivre après le gros de la vague, à chaque groupe d’entraide alimentaire, à chaque média indépendant, à chaque coordination de lieu alternatif, à chaque personne sortie de l’isolement social pour se soulever pour la première fois, à chaque peinture, chanson, danse, édifice qui renforcera le corpus révolutionnaire de notre temps. La Commune ne se fera pas en un jour, mais elle peut durer mille ans si nous saisissons le temps hors du temps que nous offre les épisodes insurrectionnels pour bâtir quelques choses qui nous dépasse et nous rassemble.
Que le 10 septembre soit une Seconde Commune écologique et sociale !