La forêt de Fontainebleau brûle et pourtant …
Ils n’ont rien fait.
Mieux, ils ont tout fait pour que le feu arrive jusqu’aux portes de Paris.
Tant mieux si aujourd’hui, ce drame suscite l’émoi d’une bourgeoisie urbaine « gentifiée » qui s’est toujours pensée à l’abri des conséquences de la production exponentielle et de l’accaparement irrationnelle des richesses de la Terre-mère et dont elle tirait jusqu’à présent des privilèges substantiels : celui de ne pas être la première et la plus brutalisée par le capitalisme colonial et suprémaciste occidental, voire d’en tirer des avantages substantiels.
Aujourd’hui notre forêt brûle. Depuis quelques jours, les gens d’ici avaient cessé d’aller s’y promener sentant confusément le danger. Pour nous qui vivons à l’orée, être privés de sa fréquentation est une violence directe immédiate. Notre forêt brûle, celle où j’aime courir et enfiler les kilomètres de vélo à l’ombre des arbres, celle où j’ai partagé avec mes enfants et ami·es le plaisir de marcher, grimper, pique-niquer, jouer. Celle où j’observe le changement des saisons aux traces laissées par les animaux. Les sangliers ravinent le sol à la fin de l’hiver quand la nourriture se fait rare. Au printemps, les biches et les cerfs laissent l’emprunte de leur corps dans l’herbe couchée du matin encore perlée par la rosée. Celle où j’ai vu aussi les populations d’oiseaux s’effondrer et la frondaison des hêtres, charmes et chênes séchées trop vite, trop fort et parfois l’arbre tout entier mourir sur pied.
Ils nous ont privé de ça.
Comme ils ont privé pendant des siècles des populations en Amérique, en Afrique, en Asie de leur propre terre. Je parle de ce que ça nous fait. De ce que ça fait de voir son pays ravagé par l’appât du gain, la vénalité mortifère des « entrepreneurs » de Christophe Colomb, Cortès à Musk, Bezos ou Bernard Arnaud et tous les autres. Je parle de la sensation qui vous crève le cœur quand une des plages que vous aimez le plus à la Martinique, lovée dans une anse de la forêt tropicale est avalée par une opération de pure spéculation touristique. Ce bout de monde si fragile que vous aimez plus que tout autre lieu sur notre Terre-mère, là où j’ai appris à sentir les tamariniers, défier les mancenilliers et les raies, et nager avec les tortues, subtilisé, dérobé, volé, détruit. Je me souviens précisément de ma tristesse, à vous tordre les boyaux. La même que celle que j’éprouve depuis deux jours à regarder la forêt de Fontainebleau brûler. L’air tout autour est chargé des fumées des incendies. La même que celle que j’ai éprouvé devant cette sentinelle aux avants-posts d’Abya Yala en pensant au délire narcissicique des Blancs qui après avoir rebaptisée ce continent Amérique ont débaptisé la Takoma Mountain – la mère des eaux – pour l’affubler du nom de l’homme blanc qui a foulé son sommet pour la première fois dans l’histoire que les Blancs se racontent. Pathétique et criminel.
L’expropriation de l’humanité de son écosystème par le capitalisme est entrée dans sa phase jusque boutiste. Celle où l’idéologie suprémaciste peine à dissimuler les contradictions inhérentes au capitalisme et où l’autoritarisme, la violence et le mensonge (Arendt nous avait prévenus) s’imposent (ici aussi) comme une condition nécessaire à la poursuite de son entreprise.
La division internationale du « contrat social » : aux un·es l’exploitation et l’expropriation brutale, aux autres, les surplus générés par le capitalisme colonial et la promesse d’une amélioration généralisée de leurs conditions de vie. Qu’importe si déjà sur place les populations immigrées des périphéries sont essentiellement exclues des bénéfices puisqu’elles sont systématiquement rejetées par le racisme en dehors du corps social et politique. À l’instar des populations du Sud renvoyées en dehors de l’humanité, génocidées, esclavisées, humiliées. Pour paraphraser Montesquieu, il est devenu impossible de les plaindre.
Le feu approche Paris. Les bourgeoisies blanches, dont la couleur et la classe ont produit les conditions de proximité avec les centres du pouvoir économique et politique et déterminent la part du gâteau qu’elles reçoivent, comprendront peut-être que la logique inexorable du capitalisme est celle de la destruction des conditions d’existence de l’humanité tout entière. Elles comprises.
Ils ont tout fait pour que le feu arrive aux portes de Paris ; raillé, stigmatisé, réprimé, criminalisé les mouvements écologistes et ont systématiquement promu des idéologies réactionnnaires, du climatoscepticisme au capitalisme vert, évidemment incapable de réparer les dégâts inhérents à lui-même.
Ils nous ont laissés nous débrouiller avec un greenwashing agressif qui a consisté à nous rendre responsables par nos comportements individuels des écueils du système où ils nous imposent de vivre, réduisant toujours plus nos capacités d’autonomie et la part de nos vies qui se déploie encore en dehors des réseaux capitalistes qui les enserrent. Ils en ont repris la litanie en nous enjoignant à des comportements vertueux, en nous rendant responsable de leur propre incurie et corruption. Ils laissent nombre d’entre nous dans des dilemmes moraux. À nous, la charge de la culpabilité. Les peuples n’y sont pour rien. Les capitalistes y sont pour tout.
Francilien·nes, d’autres périls nous menacent.
La centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine dont les réacteurs ne seront bientôt plus refroidis par la Seine. Une avarie, un accident sur la centrale de Nogent et c’est toute l’Île de France qu’il faudrait évacuer. 12 millions de personnes sur les routes, du jamais vu depuis la deuxième guerre mondial !
Le manque d’eau, la demande explose, la ressource se raréfie, est de plus en plus polluée et les infrastructures de production et de distribution sont au bord de la rupture à cause du sous-investisment chronique des entreprises à qui sa gestion a été déléguée par une classe politique corrompue à leurs intérêts.
Les inondations dont la violence sera accentuée par la sécheresse.
La seule manière d’agir sur le climat, c’est d’agir politiquement et pour les mois qui viennent de créer les conditions de la victoire de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle.