La tribune libre de PEPS : Le climat est l’affaire des peuples !

PEPS met à disposition une tribune libre pour partager des textes de réflexion inédits, proposés par des contemporains, afin de nourrir les idées et le débat autour de l’écologie populaire et sociale.
Aujourd’hui, une contribution de Jean Lafont, haut fonctionnaire et co-fondateur de PEPS (Paris).

La COP 26 : une COP de plus ?

Le dernier rapport du GIEC constate un changement climatique généralisé et avertit les gouvernements « qu’à moins de réductions immédiates, rapides et massives, des émissions de gaz à effet de serre, la limitation du réchauffement aux alentours de 1,5°C, ou même de 2°C, sera hors de portée ». Il presse, comme les rapports précédents, les gouvernements à agir.

Les rédacteurs en chef de 200 revues médicales, dont le Lancet et le British Medical Journal, publient le 6 septembre un éditorial commun soulignant qu’un réchauffement à 1,5°C et la perte continue de biodiversité risquent d’entraîner des dommages catastrophiques et irréversibles sur la santé et que « nous ne pouvons pas attendre que la pandémie de Covid-19 soit terminée pour réduire rapidement les émissions » de CO2. Cela suppose un « changement fondamental de la façon dont nos sociétés sont organisées et de notre mode de vie ». 

Il y a urgence, c’est clair. Des gouvernements soucieux du bien-être  de leurs peuples devraient prendre sans tarder des mesures radicales, prenant en considération le fait que  «  les conséquences de la crise environnementale tombent de manière disproportionnée sur les pays et les communautés qui ont le moins contribué au problème et sont le moins en mesure d’atténuer les dommages », poursuit l’éditorial, qui avertit que cette situation  « engendrera davantage de conflits, d’insécurité alimentaire, de déplacements forcés et de zoonoses, avec de graves implications pour tous les pays et toutes les communautés ». Si tout le monde est affecté par le changement climatique, les plus pauvres sont, dans tous les pays, les plus touché.es.

Le constat est connu, et pourtant rien ne change, ou si peu. La COP 26, qui va se tenir en novembre à Glasgow, sera un sommet comme les autres, et on peut malheureusement parier qu’il n’en sortira pas grand-chose, si ce n’est de bonnes paroles, car la seule solution réaliste serait d’engager dès maintenant une transformation sociale radicale rompant avec notre système et faisant supporter l’essentiel des efforts par les plus riches[1] ( la « justice climatique »).

Le capitalisme « vert » : faire des affaires avec le changement climatique

Pourquoi cela ? Parce que « l’organisation de notre société » et notre « mode de vie » sont dictées par un système économique, le capitalisme, un système productiviste, en recherche permanente de croissance, qui ne peut compter que sur le « progrès technique » pour réduire sa consommation d’énergie, ou sur des solutions plus farfelues les unes que les autres, comme celle qui consisterait à mettre en orbite autour de la terre des miroirs renvoyant les rayons du soleil.

L’accord de Paris en 2015, salué par les chefs de gouvernement comme un tournant majeur, apparaît largement aujourd’hui comme de la poudre aux yeux : engagements non contraignants des pays, refus des pays riches d’indemniser financièrement les pays pauvres pour les préjudices climatiques qu’ils subissent, « oubli » même de mentionner les responsabilités des industries extractives et plus précisément des énergies fossiles, responsables – directement et indirectement par les usages qu’elles suscitent – de 80 % des émissions de gaz à effet de serre. Ces énergies prospèrent de plus belle partout dans le monde, l’Océan Arctique lui-même est devenu une zone de convoitise des grandes sociétés mondiales de pétrole et de gaz, parmi lesquelles TOTAL. 

La grande idée du capitalisme a été d’inventer le marché du carbone et le stockage de celui-ci dans des « puits [2], permettant aux entreprises de spéculer et de « compenser » leurs émissions, leur permettant ainsi de poursuivre leur activité comme avant.  

La compensation, décidée par le protocole de Kyoto signé en 1997, a pris un essor très important, avec des conséquences souvent dramatiques, car elle repose sur l’achat à grande échelle de terres pour les boiser, ce qui atteint le comble lorsque, dans le même temps, le pays où s’effectue l’achat est en proie à une déforestation galopante. Outre la disparition de terres consacrées à une agriculture locale vivrière, elle s’accompagne dans de nombreux cas de l’expulsion violente de leurs occupant.es. C’est une véritable catastrophe pour les peuples autochtones qui y vivaient sur ces terres depuis des temps immémoriaux en symbiose avec l’écosystème[3].

Mais la « justice climatique », le capital ne connaît pas ! Le colonialisme climatique, lui, se porte allègrement, avec le soutien des Etats !

En France : changer pour que rien ne change, grâce à la technique

Emmanuel Macron aime à faire la leçon au monde, souvenons-nous de son « make the planet great again ! ». Mais dans les faits, les discours sont contredits par les actes !

Des exemples.

Une loi sur la transition climatique est notée 3/10 par les membres de la Convention citoyenne pour le climat, pour n’avoir pratiquement rien retenu, ou retenu au rabais, leurs propositions.

Le Conseil d’État enjoint le Gouvernement de prendre des mesures supplémentaires d’ici le 31 mars 2022 pour atteindre l’objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre de 40 % d’ici 2030. Le Tribunal administratif de Paris vient de sommer l’État français de réparer les dommages à l’environnement causés par son inaction climatique d’ici au 31 décembre 2022 ;

Tout dernièrement encore, le plan « France 2030 » décide d’investir dans le développement de « petits réacteurs nucléaires » et dans l’« avion bas carbone », tandis que la ministre de l’industrie déclare ne pas attendre que le réacteur EPR de Flamanville – un gouffre financier de 19 milliards  d’euros, en incluant des coûts complémentaires, selon le rapport de la Cour des Comptes de juillet 2020  – soit mis en service pour engager un programme de construction de plusieurs nouveaux réacteurs. Macron fait le siège de Bruxelles pour faire inscrire par l’Union européenne le nucléaire sur la liste des énergies « vertes », participant à la lutte contre le changement climatique !

La biodiversité n’est pas mieux traitée, puisque ce plan fait de l’exploration des grands fonds marins une priorité, dans l’espoir d’y trouver des métaux rares, qui vont détruire des écosystèmes très fragiles.

En guise de lutte contre le changement climatique, nous sommes face à une fuite en avant, « produire toujours plus », « la technique aura réponse à tout », rien d’autre à attendre de ce capitalisme « vert » !

On pourrait allonger la liste par tout ce qui n’a pas été fait, sur le fret ferroviaire, sur l’isolation des logements, sur les projets autoroutiers inutiles, l’arrêt des subventions aux industries fossiles ? …

Il n’y a rien à attendre du côté du gouvernement, et nous manifesterons le 6 novembre aux côtés de toutes celles et ceux qui luttent pour le climat.

Pourquoi cette inaction ?

Pourquoi l’inaction de ce gouvernement, alors que l’on connaît les solutions, que beaucoup de nos concitoyennes et concitoyens seraient prêt.es à s’engager dans cette voie, dès lors qu’ils et elles seraient parties prenantes des décisions et que la transformation écologique indispensable apporterait une meilleure vie aux classes populaires ? 

C’est que les gouvernements, en France comme ailleurs, sous la domination du capital financier sont devenus les agents du néo-libéralisme et défendent les intérêts du capital, détruisant les conquêtes sociales des luttes passées. L’appareil d’État aujourd’hui, avec ses différentes institutions, est taillé sur mesure pour cela, par son organisation descendante et hiérarchique, par la fusion entre l’appareil politique, la haute fonction publique et les patrons des grandes entreprises issus des mêmes écoles, par l’absence de représentation des classes populaires dans les lieux de décision.

Comme avaient commencé à le faire les Communards de 1871, nous devrons transformer cet Etat, et construire à la place un appareil vraiment démocratique, émanant du peuple souverain, qui seul pourra prendre et mener jusqu’au bout le changement de société et la lutte résolue contre le changement climatique.

Nous savons maintenant que nous devons compter sur nous-mêmes

C’est une tâche lourde, mais notre motivation est forte, car nous voulons changer ce monde où l’être humain et tout ce qui vit sur terre sont considérés comme de simples marchandises. Et le capitalisme « vert » n’a d’écologique que l’apparence, comme le « canada dry », c’est un leurre pour nous détourner de la cible, c’est la poursuite sous une autre forme de l’exploitation des peuples opprimés et, dans notre propre pays, des classes populaires, les premières touchées par les conséquences du changement climatique.

Changer notre façon de vivre et nos relations sociales dans la vie quotidienne et dans la production signifie pour nous la fin du salariat remplacé par l’autogestion, la fin du patriarcat qui maintient depuis des siècles les femmes dans une situation d’opprimées, la décolonisation sous toutes ses formes, la fin de toutes les dominations. Rappelons les propos très justes de Marx qui s’appliquent à toutes les formes de dominations : « un peuple qui en exploite un autre ne saurait être libre ».

Et lorsque nous faisons la guerre à la nature, c’est nous-mêmes que nous tuons. Nous voulons désormais faire la paix, cesser de l’exploiter en réduisant notre pression sur elle par une « décroissance » choisie, et bien plus encore, vivre en symbiose avec elle. Nous en avons assez d’un système où la richesse est mesurée par le PIB, où un cataclysme naturel est une source de profits !

Changer cela, c’est possible, aucun mode de production n’est éternel, l’histoire l’a montré.

Faire converger les luttes, ici et là-bas !

Malgré l’étouffoir sous lequel nous vivons depuis la covid, la société change. De par le monde, les peuples prennent conscience que les souffrances qu’ils endurent ne sont pas une fatalité, qu’elles ont un nom, le productivisme capitaliste et sa finance, qui a étendu ses tentacules sur le monde entier et qui dicte leur politique aux gouvernements.

A la solidarité de classe de la bourgeoisie, opposons la solidarité internationale des peuples et la coopération entre mouvements sociaux, contre les traités commerciaux et la rapacité des firmes multinationales comme TOTAL, Orano, Lafargue, les industries militaires, soutiens dans tous les continents des gouvernements qui oppriment leur peuple !

Les luttes actuelles qui se multiplient un peu partout au niveau local dessinent ce que pourrait être une nouvelle société. Elles participent à la lutte contre le changement climatique en s’opposant aux grands et aux petits projets inutiles, en défendant les terres contre la bétonisation, en expérimentant de nouveaux modes de vie.

L’enjeu écologique et climatique commence à imprégner les différents pans de la société avec, ce qui est relativement nouveau, et sa base sociale s’élargit – les Gilets jaunes sont passés par là – contribuant à la convergence des luttes.

Cette convergence commence à se manifester – lentement, il est vrai – par des initiatives comme celle de « Plus Jamais Ca » qui regroupe des mouvements écologistes, des syndicats de salariés et des associations[4].

Elle se manifeste aussi dans la création de collectifs autour de luttes comme celle de l’entreprise Grandpuits à Melun, travaillant à une alternative écologique au projet de la direction de TOTAL, rappelant que ce sont les salariés qui font l’entreprise et qu’ils ont légitimité d’en définir l’avenir. Ces démarches sont encore rares, elles appellent une réflexion dans les syndicats, qui dans leur majorité, tendent à limiter les luttes à ce que tolère la bourgeoisie, à savoir la lutte économique, oubliant le but de l’abolition du salariat. Politisons l’économie, la transformation écologique l’exige !

On pourrait aussi ajouter le bouillonnement de « clubs » qui, en dehors des partis politiques, bien que comptant dans leur rang des encartés, recherchent les voies de nouvelles stratégies, dépassant les anciens partis plus préoccupés à défendre leur survie qu’à renouveler leur vision pour recoller à la société.

C’est un travail de longue haleine, qui doit devenir une préoccupation permanente dans toutes nos luttes. A cet égard, le combat climatique réunit beaucoup d’éléments pour unir les peuples, nous devons le mener dans cet esprit, et la meilleure chose que nous pourrions faire à l’occasion de la COP 26, c’est d’exprimer notre solidarité dans la lutte contre les destructeurs de la planète, ici et là-bas, qui sont souvent les mêmes. Là aussi, faisons converger les luttes !

Jean Lafont, le 17 octobre 2021


[1]Les 1 % les plus riches émettent à eux seuls plus de gaz effet de serre que les 50 % les plus pauvres

[2]C’est pourquoi on trouve souvent dans les textes l’expression « zéro émission nette »

[3]D’après un rapport de l’OXFAM, les plans de l’Union Européenne s’appuient sur les forêts et la nature pour absorber 225 milliards de tonnes équivalent CO² « ce qui nécessiterait jusqu’à 90 millions d’hectares si  les pays de l’Union s’en remettaient uniquement à la reforestation pour atteindre cet objectif ». La question des terres est une question cruciale, et les problématiques de lutte contre le changement climatique ont des liens avec les politiques de « conservation » de la biodiversité, au détriment des terres agricoles et des espaces où vivent les peuples autochtones.

[4] Actionaid, Alternatiba, Les Amis de la Terre, Action COP21, ATTAC, CGT, Confédération paysanne, Convergence nationale des services publics, DAL, Fondation Copernic, France Nature Environnement,  FSU, Greenpeace, OXFAM, Solidaires

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