L’affaire Grasset par Yves Frémion

L’affaire Grasset

L’hémorragie d’auteurs quittant la maison Grasset, que Bolloré a raflé à coups de millions, fait la une de
la presse. Les auteurs hostiles à la fascisation de cette vénérable maison d’édition, qui a produit tant de
livres de qualité et poussé des écrivains emblématiques vers leur public, se sont regroupés bien au-delà de
leurs convictions politiques fort diverses, unis dans une indignation républicaine commune.
Il est clair que Bolloré ne va publier désormais que le gratin de la fachosphère, catholique comme
païenne. Ceci appelle quelques réflexions, pas toutes encore soulevées par les observateurs.


● Dans le système capitalisto-libéral, rien n’empêche un patron de choisir les collaborateurs avec qui il
veut travailler, de les virer s’ils ne lui conviennent pas ou ne fabriquent pas les produits qu’il souhaite.
Olivier Nora est remercié dans des conditions classiques du salariat d’un haut cadre. Mais les auteurs ne
sont pas des salariés et de surcroît partent volontairement. Dans ce cas précis ils se plaignent de ne
pouvoir corriger leur passé, à savoir réviser les contrats avec l’éditeur qu’ils ont signés pour toute leur vie
plus 70 ans post-mortem. Quand on signe, on ne songe jamais à ce qui sera le futur d’une maison
d’édition.


● Pour arrêter leurs contrats en cours, il faudrait qu’ils se penchent sur un passage oublié de ces contrats
qui liste les obligations de l’éditeur. Il leur serait facile à mon avis de prouver que le changement de
direction et les changements radicaux dans la politique éditoriale qui en découlent ne sont plus conformes
aux engagements initialement pris lors de la signature, et que, donc, faire annuler le contrat pour non
respect d’une clause paraît possible. Un bon juriste spécialisé devrait pouvoir les y aider. Il serait
étonnant, par exemple, que Bolloré et ses sbires assurent comme prévu la promotion des ouvrages
d’auteurs qu’il dénonce par ailleurs dans la presse − ses déclarations, en soi, devraient suffire à démontrer
sa faute. Si j’étais auteur chez Grasset, c’est en tout cas ce que j’essaierai tout de suite.


● Il existe encore des auteurs qui signent chez un éditeur un « droit de préférence » qui les contraint à
donner à ce partenaire une exclusivité sur leur travail. Cela souvent en échange d’une mensualisation de
leurs droits s’ils vendent beaucoup, ou simplement la garantie de savoir à qui proposer un ouvrage ou un
projet. Les syndicats se sont toujours battus contre cette pratique qui engage fortement l’auteur et très peu
l’éditeur. Ceux qui ont signé un tel droit exclusif avec Grasset sont désormais dans la panade.


● Notons que les auteurs qui se sont exprimés en claquant la porte sont quand même les plus bankables,
donc ceux qui n’auront pas trop de mal, étant donné leur succès ou leur notoriété, à trouver des éditeurs
remplaçants. Les « petits » auteurs (il y en a chez Grasset tout de même), ne peuvent se payer le luxe du
même geste, la marmite doit bouillir ! C’est pourquoi les appels à étendre ce qui existe pour les
journalistes : la « clause de conscience » qui permet en cas de changement de cap éditorial, de partir dans
les mêmes conditions qu’un licenciement, n’est pas une absurdité. C’est d’ailleurs une très vieille
revendication des syndicats.


● Mais il existe une autre disposition pour les journalistes qui nous intéresse ici, la « clause de rachat »,
encore plus favorable, qui permet un départ dans les mêmes conditions que ci-dessus, mais même
plusieurs années après le rachat, lorsque les effets négatifs de celui-ci se font sentir à long terme. Je pense
qu’elle devrait être étendue, non seulement à tous les créateurs, mais pourquoi pas à tous les travailleurs,
lorsqu’un changement patronal change défavorablement l’exercice de leur travail. Ainsi, capital et travail
pourraient égalitairement constater l’impossibilité de continuer leur partenariat professionnel qui ne leur
convient plus et se dégager de leur engagement, contractuel ou pas.


● Bien peu d’auteurs sont organisés, les syndicats sont surtout animés par les moins médiatiques (donc
moins crédibles aux yeux des politiques et des éditeurs) : pour beaucoup la surprise est alors totale quand
survient un mauvais coup auquel ils ne sont pas préparés. C’est en effet en amont qu’il aurait fallu résister
en ne signant pas n’importe quoi. Par exemple, il n’est plus possible en 2026 de laisser ses droits « annexes et dérivés » (traduction, adaptation) aux éditeurs sans rémunération supplémentaire ni compte-
rendu de ce qui a été entrepris pour les réaliser. Il n’est plus possible en 2026 de signer pour des droits numériques pour une rémunération globale minable ou inférieure à celle sur papier. Il n’est plus possible en 2026 de signer pour la durée de la propriété intellectuelle (70 ans post-mortem) un contrat de livre dont
l’éditeur se désintéresse 6 mois après sa sortie.


La crise actuelle, qui mobilise enfin des auteurs et autrices célèbres et écoutables sur les combats que
menaient jusqu’ici dans l’ombre ceux et celles qui étaient moins écoutés, pourrait être l’occasion de faire
enfin bouger les lignes.

Yves Frémion
PEPS-Culture