Quand les lycéen.ne.s prennent la parole : ce que leur mobilisation nous dit de l’école et de la démocratie

« Les jeunes ne sont pas seulement les adultes de demain. Ils sont des acteurs du présent, capables de prendre la parole, de s’organiser et de faire vivre la démocratie. »
       
    Depuis quelques semaines, des lycéennes et des lycéens se mobilisent. Devant les établissements, dans les rues, ils se retrouvent, débattent, organisent des assemblées et, parfois, bloquent leur lycée. Le mouvement a pris son essor dans un lycée de Créteil, au cœur d’une réalité bien connue des quartiers populaires : postes non pourvus, personnels manquants, classes surchargées, locaux dégradés et conditions d’étude qui se détériorent.

Puis la mobilisation s’est étendue, rendant visibles des difficultés vécues quotidiennement sans toujours parvenir à se faire entendre.


    Derrière les chiffres, il y a leur vécu : des journées interminables, des emplois du temps éprouvants, des salles trop chaudes en été ou trop froides en hiver, des repas pris à la hâte, des cours annulés faute d’enseignants. Il y a aussi la pression scolaire, l’inquiétude devant l’avenir, les choix d’orientation et les inégalités qui pèsent sur les parcours. Selon leur milieu social, leur territoire ou les ressources de leur famille, les jeunes disposent de moyens très inégaux pour surmonter les difficultés et préparer la suite. Quand l’école publique manque de moyens, les inégalités s’aggravent.


    Ces mobilisations ne se résument pourtant pas à des revendications. Il y a la colère, mais aussi le plaisir d’être ensemble, de marcher, de chanter, de rire, de retrouver des camarades et d’en rencontrer d’autres. Des jeunes confrontent leurs expériences et découvrent qu’ils ne sont pas seuls. Les pancartes et les banderoles témoignent aussi de leur inventivité : jeux de mots, détournements, formules percutantes. Par leur humour et leur imagination, ils font de la politique avec leurs propres mots. Une pancarte devient une parole collective, une création à la fois politique et poétique.


    Les filles prennent elles aussi la parole, proposent, organisent et participent pleinement au mouvement. Elles ne sont pas des figurantes de cette histoire. Les entendre, c’est reconnaître leur capacité à agir et à décider sans parler à leur place. Des expressions antiracistes et antifascistes se font également entendre. Elles ne résument pas les opinions de tous les lycéens, mais témoignent, chez une partie d’entre eux, d’un refus des discriminations, du racisme et d’une société où certains seraient traités comme des citoyens de seconde zone. L’égalité ne s’arrête pas à la porte du lycée.


    Alternatives et Autogestion et PEPS apportent leur soutien à celles et ceux qui se mobilisent. Soutenir ce mouvement, ce n’est ni prétendre que tout y est parfait, ni idéaliser la jeunesse, ni parler à sa place. C’est prendre au sérieux ce qu’elle exprime et comprendre ce que sa mobilisation nous apprend de notre société. Car on y apprend aussi à faire ensemble.


    Une assemblée commence parfois dans le désordre. Une idée est proposée, quelqu’un n’est pas d’accord ; on discute, on argumente, on cherche. On se convainc, on se laisse convaincre. Une décision finit par émerger. Il peut y avoir des divisions, des rapports de force et des décisions contestées. C’est justement dans ces difficultés que s’apprend la démocratie : faire l’expérience du désaccord, chercher une issue commune et assumer collectivement les choix effectués.


    C’est le passage du « je » au « nous ». Mon problème cesse d’être seulement le mien : je découvre qu’il est partagé. Ma parole rencontre celle des autres et de cette rencontre peut naître une action que personne n’aurait pu mener seul. Au-delà de ce qui se voit de l’extérieur, des jeunes prennent des responsabilités, s’organisent et découvrent qu’ils peuvent agir ensemble. La démocratie devient alors autre chose qu’un mot appris en cours.


    Le gouvernement propose des temps de dialogue et une consultation nationale des lycéens. Donner la parole est utile, encore faut-il qu’elle débouche sur quelque chose. Être consulté, ce n’est pas nécessairement décider. Quelle place accorde-t-on réellement aux jeunes dans les décisions qui les concernent ? Une démocratie vivante ne se contente pas de recueillir des opinions : elle permet de proposer, de débattre, de peser sur les choix collectifs et de participer à leur mise en œuvre.


    L’autogestion peut sembler un grand mot. Elle commence pourtant par des questions simples : qui décide ? Qui peut proposer, discuter, agir sur ce qui est décidé ? Il ne s’agit pas de prétendre que tout doit être décidé par tout le monde. Une école a besoin de règles, de compétences et de responsabilités ; les enseignants et les personnels éducatifs, administratifs et techniques ont un rôle essentiel. Mais une école démocratique devrait permettre aux jeunes de prendre une part réelle aux décisions qui concernent leur vie, de la formulation des problèmes à la recherche des solutions. Non pas seulement donner leur avis, mais pouvoir proposer, débattre, décider et agir avec les autres. Pourquoi attendre qu’ils soient adultes pour leur permettre de faire l’expérience du pouvoir d’agir ?


    Leur avenir est indissociable du monde dans lequel ils vont vivre. Dérèglement climatique, dégradation du vivant, précarité et inégalités ne sont pas des questions lointaines. L’écologie concerne aussi les bâtiments scolaires, les transports et les conditions de vie. On ne peut pas demander aux jeunes de préparer demain tout en les tenant à distance des décisions qui le dessinent.


    Une mobilisation lycéenne ne changera pas la société à elle seule. Mais elle peut être une expérience de solidarité, de responsabilité et de démocratie, ouvrir des chemins et préfigurer d’autres manières d’agir ensemble. C’est dans ce sens que PEPS parle de « révolution lente » : construire dès maintenant, dans les luttes et les expériences collectives, des espaces où nous reprenons du pouvoir sur nos vies.


    Notre place, à nous adultes, parents, personnels éducatifs, militants et citoyens, n’est pas de parler à la place des lycéen.ne.s. Elle est de les écouter, de défendre leur droit à s’organiser, de relayer leurs exigences et de construire avec elles et eux des espaces où leur parole compte réellement. La solidarité ne consiste pas à prendre leur place, mais à faire en sorte qu’ils et elles ne soient pas seul.e.s. Regardons ces lycéennes et ces lycéens autrement : ni comme une génération à calmer, ni comme une jeunesse à idéaliser, ni comme des citoyen.ne.s auxquels on demanderait d’attendre leur tour. Ils sont là, ils parlent, cherchent, inventent, rient, discutent et s’organisent.


    Derrière leurs revendications scolaires, une question nous concerne toutes et tous : qui décide de ce qui nous concerne ? La démocratie ne devrait pas seulement nous demander notre avis de temps en temps. Elle devrait nous permettre de prendre part aux décisions. Le passage du « je » au « nous »  ne se décrète pas : il se vit, s’apprend et se construit ensemble.