1. Contexte stratégique : un basculement historique

Nous sommes dans une période de basculement historique marquée par trois dynamiques convergentes : montée du néofascisme, aggravation de la crise écologique et épuisement des formes classiques de la gauche institutionnelle.

Dans ce contexte, les dynamiques ouvertes par les municipales de 2026, les luttes territoriales, les expérimentations coopératives et les assemblées locales témoignent d’une recomposition politique réelle. Mais cette recomposition reste ambivalente : elle peut soit renforcer une logique de gestion institutionnelle, soit ouvrir un processus de transformation communaliste.

C’est dans cet espace que s’inscrivent les Verts Populaires.

2. Les Verts Populaires : un pôle à construire, pas une structure à consommer

Les Verts Populaires ne doivent pas être pensés comme une nouvelle organisation électorale, mais comme un pôle politique en construction, articulant : écologie populaire ; communalisme ; écoféminisme ; antifascisme ; autogestion ; luttes sociales et antiracistes ;politique des communs.

Dans cette perspective, PEPS ne se dissout pas mais agit comme force contributive autonome, apportant :

  • une mémoire stratégique (écologie de libération, révolution lente) ;
  • une culture organisationnelle (écosyndicalisme, démocratie alimentaire) ;
  • une expertise des luttes écologiques et sociales ;
  • une vigilance critique sur les dérives institutionnelles.

L’enjeu est donc une articulation et non une absorption, mais plutôt une coopération politique sans disparition des singularités

3. Limite centrale : sortir de la centralité électorale

Le risque principal des recompositions actuelles est leur réinscription dans une logique électorale.

Or l’expérience montre qu’une stratégie centrée sur la conquête institutionnelle produit une faiblesse structurelle : elle ne transforme ni les rapports sociaux ni les conditions matérielles d’existence.

Le communalisme implique un déplacement de centre de gravité : de l’État vers les territoires ; des élections vers les pratiques sociales ; des institutions vers les communs.

Cela suppose de construire des infrastructures politiques durables :

  • assemblées populaires ;
  • coopératives ;
  • maisons du peuple ;
  • réseaux alimentaires ;
  • structures de soin ;
  • caisses de solidarité ;
  • médias locaux ;
  • dispositifs d’autogestion territoriale.
  • Etc…

Cette réappropriation doit également concerner les infrastructures techniques et numériques. La centralisation technologique actuelle — plateformes numériques, intelligence artificielle, data centers, surveillance algorithmique — concentre le pouvoir entre les mains de grandes multinationales tout en aggravant l’extractivisme et la dépendance énergétique.

Une écologie communaliste implique donc :

  • des infrastructures numériques démocratiques ;
  • des technologies réappropriables ;
  • des réseaux locaux résilients ;
  • une sobriété technologique ;
  • un contrôle populaire des choix techniques.

Le communalisme ne peut par ailleurs se limiter aux territoires résidentiels ou aux espaces alternatifs. Les classes populaires vivent aussi dans les lieux de production : entreprises, hôpitaux, écoles, plateformes logistiques, exploitations agricoles ou services publics.

Une stratégie communaliste doit donc articuler :

  • démocratie territoriale ;
  • auto-organisation du travail ;
  • écologie sociale de la production.

L’écosyndicalisme constitue ici un enjeu central. La crise écologique transforme profondément les conditions de travail : ubérisation, précarisation énergétique, intensification logistique, exposition aux pollutions ou destruction industrielle.

Face à cela, il devient nécessaire de construire des alliances entre : des syndicats combatifs, des collectifs écologistes, des réseaux de subsistance, des assemblées populaires territoriales.

L’enjeu n’est pas seulement de défendre l’emploi existant mais de reprendre collectivement la question :

  • de ce qui est produit ;
  • de la manière dont cela est produit ;
  • pour quels besoins ;
  • avec quelles conséquences écologiques et sociales.

Les élections peuvent constituer un point d’appui tactique utile dans certaines situations : protection de lieux et de communs, accès à des ressources, soutien à des mobilisations locales ou frein à l’extrême droite. Mais elles ne remplacent jamais la construction autonome de contre-pouvoirs populaires.

Sans assemblées populaires, sans infrastructures collectives de subsistance et sans auto-organisation en particulier des classes populaires, les victoires électorales restent fragiles et facilement réabsorbées par les institutions existantes.

4. L’écoféminisme de la subsistance : reposer la politique sur la vie

L’écologie politique ne peut être séparée des conditions matérielles de la reproduction de la vie. L’écoféminisme de la subsistance rappelle que le fondement de toute société repose sur : le prendre-soin, l’alimentation, le logement, l’éducation, les solidarités quotidiennes, l’entretien des milieux vivants.

Ces activités, historiquement invisibilisées et féminisées, constituent pourtant la base réelle du fonctionnement social. Une politique communaliste implique leur réappropriation collective :

  • sécurité sociale alimentaire ;
  • cantines et cuisines collectives ;
  • jardins et terres communes ;
  • réseaux de soin communautaire ;
  • coopératives d’énergie ;
  • habitats partagés.
  • Etc…

Il ne s’agit pas d’initiatives périphériques, mais du socle matériel de l’autonomie politique.

La montée du néofascisme prospère également sur l’isolement social, la précarité matérielle, l’épuisement psychique et la destruction des solidarités collectives. Face à cela, les mouvements communalistes doivent redevenir des espaces capables de produire :

  • de l’entraide, de la confiance, des formes de sécurité collective, des liens durables, une culture commune de résistance.

Les assemblées, les coopératives, les réseaux de soin ou les lieux collectifs ne sont pas uniquement des outils organisationnels. Ils constituent aussi des espaces où se reconstruisent des capacités humaines abîmées par la compétition, la précarité et l’individualisation néolibérale.

Ces infrastructures de subsistance constituent les premières formes matérielles de la commune réelle.

5. La démocratie réflexive : transformer les rapports de domination internes

La démocratie réflexive ne vise pas seulement à corriger des dysfonctionnements, mais à transformer les conditions mêmes de production du pouvoir dans les organisations.

L’un des apports essentiels que PEPS pourrait porter au sein des Verts Populaires est celui d’une démocratie réflexive.

La démocratie directe ne suffit pas en elle-même. Les rapports de domination traversent les individus, les groupes militants et les comportements quotidiens. Le capitalisme, le patriarcat et le racisme produisent des habitudes profondément intériorisées : monopolisation masculine de la parole ; valorisation des compétences intellectuelles au détriment des tâches invisibles ; reproduction des hiérarchies culturelles ; personnalisation du pouvoir ; culture de l’urgence permanente ; épuisement militant ; exclusion implicite des classes populaires.

Par exemple, dans certains espaces militants se réclamant pourtant de l’horizontalité ou de l’autogestion, des mécanismes de domination continuent à fonctionner de manière diffuse et souvent invisibilisée. Il arrive fréquemment que des hommes prennent progressivement le contrôle politique réel du collectif non par des formes d’autorité explicites, mais à travers la maîtrise des outils organisationnels : prise en charge systématique de l’animation des réunions ; rédaction des comptes rendus ; définition implicite des ordres du jour ; synthèse des débats ; monopolisation de la parole légitime ; capacité à reformuler les décisions collectives selon leur propre orientation.

Cette domination peut apparaître comme “naturelle” parce qu’elle s’exerce au nom de l’efficacité, de l’expérience militante ou de la compétence politique. Pourtant, elle produit souvent une confiscation discrète du pouvoir collectif et conduit à l’invisibilisation d’autres paroles, notamment celles des femmes, des personnes plus précaires socialement ou moins dotées en capital militant et culturel.

De la même manière, dans de nombreux collectifs, les tâches de prendre-soin, d’accueil, d’organisation matérielle, d’écoute ou de gestion des tensions restent assumées principalement par des militantes sans être reconnues comme des fonctions politiques centrales. Cette division implicite entre tâches “stratégiques” et tâches “reproductives” reproduit des logiques patriarcales profondément ancrées dans la société.

Sans travail conscient sur ces mécanismes, les organisations alternatives reproduisent les structures qu’elles prétendent combattre.

La démocratie réflexive implique donc :

  • des rotations des responsabilités ;
  • des dispositifs de médiation et de retour critique sur le fonctionnement collectif;
  • des temps de bilan collectif ;
  • des formations sur les dominations ;
  • des formations collectives à l’écoute et à la facilitation
  • la reconnaissance du travail du prendre-soin et de l’organisation ;
  • des règles de parole favorisant les personnes moins légitimes socialement ;
  • une vigilance contre la professionnalisation militante ;
  • une culture de l’écoute et de l’autocritique collective.

Certaines expériences offrent déjà des pistes : les pratiques féministes de tours de parole ; les systèmes de binômes dans les responsabilités ; les formations anti-oppressions ;les assemblées populaires avec animation tournante ; les expériences zapatistes de “gouverner en obéissant” ; les structures coopératives où les décisions sont liées aux usages réels plutôt qu’au prestige individuel ; etc..

L’objectif n’est pas de moraliser les comportements individuels mais de construire des cadres collectifs capables de limiter la reproduction des rapports de domination jusque dans les pratiques ordinaires du militantisme.

Un exemple d’outil stratégique : l’enquête populaire communaliste

PEPS pourrait notamment contribuer au développement d’outils d’enquête populaire inspirés de l’enquête ouvrière, de l’éducation populaire et du communalisme. Cette méthode consiste à partir des besoins réels, des conflits concrets et des savoirs vécus des classes populaires afin de construire des formes d’organisation enracinées dans les territoires.

L’enquête ne sert pas uniquement à produire de la connaissance. Elle devient un outil d’organisation collective permettant :

  • d’identifier les besoins fondamentaux ;
  • de cartographier les ressources et les communs existants ;
  • de faire émerger des priorités collectives ;
  • de transformer des difficultés individuelles en enjeux politiques communs.

Concrètement, cela peut prendre la forme : de permanences populaires ; d’assemblées locales ; d’enquêtes sur l’alimentation et les circuits d’approvisionnement, le logement ou les transports ; de rencontres avec les habitantEs, associations ou syndicalistes ; de diagnostics collectifs sur les conditions de vie et de travail ; etc..

Par exemple, une enquête sur la précarité alimentaire peut déboucher sur la création d’une caisse alimentaire, d’une coopérative d’achat, d’un jardin partagé ou d’une assemblée locale de démocratie alimentaire.

Cette démarche permet d’éviter une politique déconnectée des réalités populaires et de construire une implantation sociale durable fondée sur l’auto-organisation plutôt que sur la seule logique électorale.

6. PEPS et les Verts Populaires : rôle spécifique et autonomie

PEPS doit contribuer aux Verts Populaires sans se dissoudre en eux.

Son rôle spécifique peut être : structuration d’un pôle écosyndical et écoféministe ; formation politique et autoformation collective ; développement de réseaux des communs ; production d’outils stratégiques communalistes ; maintien d’une capacité critique interne ; articulation entre luttes locales et stratégie globale.

Cette autonomie est une condition de la vitalité du futur ensemble, non un facteur de fragmentation.

L’enjeu pour PEPS n’est donc pas de devenir une simple composante intégrée des Verts Populaires, mais de contribuer à la construction d’un espace, d’une fédération ou d’une coordination communaliste autonome, capable d’accompagner les dynamiques de recomposition écologiste et antifasciste tout en conservant une capacité propre d’élaboration politique, de formation et d’expérimentation démocratique.
Cette articulation doit permettre de maintenir vivantes les exigences du communalisme, de l’écologie de libération, de l’écoféminisme, de l’écosyndicalisme et de la démocratie réflexive, et de jouer un rôle de vigilance face aux risques de recentralisation, de professionnalisation militante ou de réabsorption électoraliste des mouvements populaires.


7. Conclusion : une stratégie de transformation longue

Les Verts Populaires ne doivent pas être conçus comme un instrument électoral mais comme un processus de recomposition politique et sociale.

L’enjeu central est de déplacer le centre de gravité du politique :

  • des institutions vers les pratiques ;
  • de la représentation vers l’auto-organisation ;
  • de l’État vers les communs ;
  • de la gestion vers la transformation des conditions de vie.

C’est à cette condition seulement qu’un nouveau bloc populaire d’écologie sociale pourra émerger durablement face au néofascisme. Dans cette perspective, PEPS peut jouer un rôle décisif à condition de préserver son identité, de contribuer activement à la construction du nouveau pôle, et d’y introduire une exigence centrale :

celle d’une démocratie réellement populaire, matérielle et réflexive, capable de transformer simultanément les structures sociales et les rapports humains quotidiens.

Dominique Paturel, co animatrice de Peps