« Peps dans le cadre des élections municipales de mars 2026 a publié une « Proposition Communaliste » décrivant notre conception du communalisme et notre programme  municipal. Présents ou soutenant une cinquantaine  de listes dans le pays, nous sommes parties prenantes dans un certain nombre de cas des listes initiées par la France Insoumise Dans d’autres nous soutenons y compris dans certaines villes comme à Nantes des listes communalistes face à des listes FI.
Nous considérons que si nous apportons toute notre solidarité à la FI dans un moment où ce mouvement est fortement et injustement attaqué par  les médias dominants, l’extrême droite, la droite et la gauche sociale libérale ou écologiste , il est de notre responsabilité de débattre avec elle de nos divergences que ce soit sur le plan géopolitique, sur le plan de sa conception de l’organisation démocratique ou encore du rapport à l’écologie. Le présent texte en faisant une recension de l’ouvrage de l’Institut de la Boétie a pour objectif de montrer quelle  est notre conception du communalisme et en quoi elle diffère de celle du communalisme insoumis et de sa vision étatique et verticale.
Introduction
Dans son texte d’orientation stratégique de 2024, le mouvement de la France Insoumise se revendique comme étant « communaliste », dans le sens où il aspire à « développer le pouvoir citoyen dans le cadre de la commune ». Cette nouvelle étape dans la stratégie insoumise s’inscrit dans la campagne des élections municipales de 2026. Après avoir fortement progressé lors des échéances électorales présidentielles, législatives et européennes, le mouvement fait désormais le pari de l’ancrage municipal en portant l’héritage des pratiques et idées communalistes. Mais de quelles pratiques et idées s’agit-il ? Notre organisation, Pour une Ecologie Populaire et Sociale, se revendique aussi de l’idéal communaliste. Nous en portons toutefois une vision différente que nous avons souhaité clarifier ici, dans la perspective des débats stratégiques qu’il nous semble nécessaires de conduire au sein de la gauche de rupture, alors que celle-ci se trouve confrontée à des défis existentiels.
Il nous apparaît comme d’autant plus important de poser dès maintenant les termes de ce débat que nous sommes tout aussi pleinement engagés dans le cadre des élections municipales, dans une relation étroite avec le mouvement insoumis. Tout d’abord, nous y défendons des propositions communalistes fortes, dont certaines se rapprochent, voire dépassent, celles développées dans la « boîte à outils programmatique » des municipales 2026 de la France Insoumise. Enfin, nous sommes présents ou soutenant une cinquantaine de listes dans le pays, dont certaines ont été initiées par la France Insoumise, tandis que d’autres s’y opposent tout en se revendiquant également du communalisme comme la liste portée par Nantes Populaire.
Si nous apportons toute notre solidarité à la FI dans un moment où elle se trouve fortement et injustement attaquée par les médias dominants, l’extrême droite, la droite et la gauche sociale libérale ou écologiste, il est de notre responsabilité de débattre avec elle de nos divergences que ce soit sur le plan géopolitique, sur le plan de sa conception de l’organisation démocratique ou encore du rapport à l’écologie. Le présent texte, en faisant une recension critique de l’ouvrage « Pour un nouveau communalisme » de l’Institut La Boétie, a pour objectif de montrer quelle est notre conception du communalisme et en quoi elle diffère de celle du communalisme insoumis.
Le communalisme insoumis : un « nouveau » communalisme ?
L’ouvrage « Pour un nouveau communalisme. Les communes au cœur de la révolution citoyenne » publié par l’Institut La Boétie dans le cadre de la stratégie municipale de La France Insoumise, présente un projet de transformation sociale à travers les communes. Il repose sur trois axes principaux : une stratégie municipale inscrite dans une perspective nationale, une critique du capitalisme urbain et du néolibéralisme municipal, et un renforcement de la démocratie locale dans le cadre institutionnel existant.
Si ces objectifs peuvent sembler progresser vers une meilleure participation citoyenne et une plus grande justice sociale, la logique stratégique qui les sous-tend reste profondément centrée sur l’existant : les institutions représentatives et l’État. Les communes ne sont pas conçues comme des espaces de pouvoir du peuple, mais comme des relais locaux pour porter un projet national coordonné. À ce titre, le texte propose un municipalisme représentatif : le pouvoir est encore verticalement structuré, la légitimité passe par l’élection, et la démocratie réelle demeure subordonnée aux institutions existantes.
Le premier axe de l’ouvrage est la stratégie municipale inscrite dans une perspective nationale. Les communes sont envisagées comme des points d’appui pour expérimenter des politiques alternatives et ancrer localement des transformations coordonnées par un projet national. La convocation d’une Assemblée constituante et la refondation des institutions sont présentées comme des moments clés pour porter les changements à l’échelle de l’État. Les municipalités ne sont pas pensées comme autonomes ou souveraines ; elles servent une dynamique nationale ascendante et descendante.
La rédaction d’une constitution ne fait pas naître un mouvement populaire ; c’est à l’inverse un fort mouvement populaire qui peut imposer une nouvelle constitution, comme en témoignent les expériences de la Révolution française, celle de 1848, et de La Commune de Paris. On ne « donne » pas au peuple « sa place dans un processus constituant » : il l’a prise auparavant. C’est précisément ce qu’ont fait les citoyens de Commercy en 2020, à la suite des Gilets jaunes : l’Assemblée populaire de Commercy s’est d’abord instituée, a rédigé une Constitution locale et une Charte d’engagement des candidats aux municipales avant même l’organisation d’une liste citoyenne. Par ce mouvement, les logiques mêmes des élections représentatives ont été renversées : les débats de l’Assemblée populaire ont généré des propositions que les élus municipaux s’engagent à défendre, plaçant la légitimité populaire avant l’élection et transférant le centre de gravité du pouvoir de l’institution vers le peuple assemblé.
Le deuxième axe est la critique du capitalisme urbain et du néolibéralisme municipal. L’ouvrage met en évidence la spéculation immobilière, la financiarisation des villes et la privatisation progressive des services publics. Il propose d’orienter l’action municipale vers la planification écologique, la protection des biens communs, le renforcement des services publics locaux et la défense des classes populaires. Ces objectifs sont légitimes, mais leur mise en œuvre reste encadrée par les institutions existantes et dépend exclusivement de leur conquête électorale.
Le troisième axe est celui de la démocratie locale renforcée dans le cadre institutionnel. L’ouvrage plaide pour un approfondissement de la participation citoyenne et une revitalisation de la vie municipale, mais toujours au sein des conseils municipaux élus et par le biais de l’élection. Le pouvoir reste verticalement structuré : les citoyens peuvent contribuer, mais le pouvoir réel demeure détenu par le conseil municipal et, par extension, par l’État.
C’est précisément sur ces points que notre approche du communalisme, fortement inspirée de la pensée du philosophe états-unien Murray Bookchin, diverge radicalement. Pour Bookchin, le communalisme ne consiste pas à renforcer la démocratie représentative, mais à instaurer le pouvoir direct des assemblées populaires locales. La commune est d’abord un lieu de souveraineté populaire réelle, où les citoyens prennent des décisions effectives et peuvent subordonner l’action des élus locaux aux mandats qu’ils leurs ont accordés. L’État ou les institutions nationales ne sont pas les moteurs de la transformation ; ils sont progressivement rendus obsolètes par un pouvoir populaire communal, progressant en se fédérant à d’autres communes libérées.
La démocratie réelle ne peut donc naître que de l’organisation directe des citoyens au sein d’assemblées locales souveraines. Dans son ouvrage fondamental The Ecology of Freedom (1982), partiellement traduit en français sous le titre Qu’est-ce que l’écologie sociale ?, Bookchin expose que le pouvoir populaire doit s’exercer d’abord à l’échelle locale et que les institutions étatiques ou centrales ne peuvent pas décréter la liberté ni la démocratie.
Cette logique du communalisme telle que préconisée par Bookchin a été expérimentée dans le cadre de nombreux processus révolutionnaires tels que ceux des Communes de Paris, Lyon et Marseille en 1871. Elle montre qu’une démocratie réelle ne peut être décrétée d’en haut ou encadrée par les institutions existantes. Elle est une irruption constante des aspirations populaires au sein et en dehors de ces dernières.
Dans ce contexte, la proposition défendue par LFI renvoie à une tradition politique réformiste où la transformation s’opère principalement d’en haut, à partir du centre étatique et où le pouvoir est pensé comme unifié à l’échelle nationale. La stratégie de refondation constitutionnelle liée à la conquête électorale du pouvoir d’État s’inscrit dans cette orientation. Même si les communes jouent un rôle essentiel, elles demeurent intégrées à un projet national coordonné et structuré depuis le sommet institutionnel.
La divergence entre ces deux approches est structurelle. LFI défend un municipalisme représentatif : les communes sont des instruments pour porter un projet national, la démocratie locale est améliorée mais encadrée par le cadre institutionnel, et le pouvoir reste centré sur l’échelle nationale. Le communalisme de Bookchin affirme que seule une dynamique ascendante, fondée sur le pouvoir d’assemblées populaires fédérées, peut instaurer une démocratie réelle et permettre une rupture effective avec le capitalisme.
Entre le pouvoir municipal et le pouvoir populaire, quel nouveau communalisme ?
Employer le terme de « communalisme » implique un choix décisif : soit il désigne un approfondissement participatif du municipalisme représentatif, soit il renvoie à l’institution d’un pouvoir populaire direct. Dans la perspective bookchinienne, il n’y a pas d’ambiguïté : la démocratie est le pouvoir du peuple assemblé, et ne peut pas se réduire à une gestion améliorée du système existant.
Toutefois, il convient de s’interroger sur la mise en œuvre de cette perspective dans le cadre institutionnel présent. Plus précisément, la question qui se pose aux militants communalistes engagés dans les élections municipales est la suivante : comment articuler dans un même mouvement la conquête du pouvoir municipal et celle du pouvoir populaire de façon à privilégier la seconde ? C’est peut-être dans la réponse à cette question que se situe les divergences entre le communalisme insoumis et celui des partisans d’une gestion plus directe et extra-institutionnelle de la vie communale. En effet, l’exercice du pouvoir municipal se trouve en contradiction profonde avec celui d’un pouvoir populaire revendiquant son autonomisation vis-à -vis des contraintes institutionnelles qui structurent le premier. De nombreux obstacles administratifs, financiers et politiques restreignent les marges de manœuvre d’un conseil municipal, tout acquis aux idéaux communalistes qu’il soit. Le pouvoir populaire, de son côté, a vocation à franchir une à une toutes ces limites. Dès lors, comment résoudre cette contradiction ?
Contrairement à la France Insoumise, nous n’entendons pas résoudre cette contradiction par l’établissement d’un gouvernement local plus sensible aux besoins réels de la population ou jouant l’intermédiation entre l’échelle locale et nationale. Tout simplement parce que cette contradiction est insoluble et mérite à l’inverse d’être approfondie au bénéfice du pouvoir populaire. Ce doit être le point de départ d’une pratique de l’exercice du pouvoir municipal dans la perspective communaliste qui nous semble la plus juste et la plus à la hauteur des exigences sociales et environnementales de la société. La subversion des institutions communales doit être à l’ordre du jour de chaque conseil municipal.
Comment cela peut-il se traduire en termes d’action au sein des institutions ? Dans nos propositions communalistes, nous défendons par exemple la mise en place d’assemblées citoyennes dont les délibérations et prises de décisions engagent les conseillers municipaux à les respecter. Nous proposons également la possibilité de référendum d’initiative locale, ouverts aux non-nationaux et aux jeunes dès l’âge de 13 ans. Nous mettons aussi au cœur de l’action communale le soutien maximal aux initiatives citoyennes, de façon à ce qu’elles disposent de tous les moyens possibles pour se développer dans le cadre existant. Les possibilités de subversion des institutions communales sont bien plus grandes qu’on ne le croit !
On se doit ainsi de saluer les propositions de la France Insoumise qui se rapprochent de cette intention dans sa boîte à outils programmatique. Mais il faut dorénavant considérer ce qui sera effectivement mis en œuvre dans les municipalités qui seront, nous l’espérons, nombreuses à se revendiquer de l’idéal communaliste à l’issue des élections de 2026. L’exemple de Barcelone nous rappelle en effet que les intentions ne suffisent pas pour traduire en actes les hautes aspirations du mouvement social dans les institutions municipales.
Si, pour la FI, la pratique du pouvoir communal se présente comme une étape dans le processus de la révolution citoyenne à l’échelle nationale, voire internationale, nous gageons à l’inverse que c’est dans la perspective de l’autonomisation des communes, non au sens purement administratif mais au sens de communauté de vie et de lutte, que se situe l’origine et l’aboutissement d’une révolution à grande échelle.
PEPS, le 27 février 2026