De la colère à la reconquête de nos vies…
Pour une révolution lente, démocratique et autogestionnaire.
Les colères se succèdent d’année en année et se répondent. La crise sociale, la dégradation des conditions
de vie, les injustices, l’urgence écologique et le sentiment de ne plus avoir prise sur les décisions qui nous
concernent alimentent les mobilisations. Des Gilets jaunes aux mouvements sociaux, des mobilisations de
la jeunesse aux luttes écologistes, des quartiers populaires aux collectifs de terrain, une même exigence
s’exprime : ne plus subir, pouvoir vivre dignement et reprendre la main sur nos vies. Diverses, ni
identiques ni spontanément unies, ces luttes se heurtent souvent aux mêmes logiques de pouvoir. Une
question se pose alors : comment transformer la colère en force collective durable ? Les mobilisations
annoncées des 5 et 14 novembre sont des occasions de nous retrouver. Mais la convergence des luttes ne
se décrète pas : elle demande des liens, des propositions communes et une perspective politique.
Comment passer de la colère à la capacité d’agir ensemble et faire vivre une démocratie qui ne se résume
pas à choisir celles et ceux qui décident à notre place ? C’est cette question que nous voulons mettre en
discussion. Pour PEPS, il s’agit de résister à ce qui détruit nos vies tout en construisant collectivement une
autre société. Il ne s’agit pas seulement de « pouvoir d’achat », même si les salaires, les retraites et les prix
de l’énergie ou de l’alimentation pèsent lourd. Il s’agit du « pouvoir de vivre » : se loger, se nourrir, accéder
aux soins et à l’éducation, disposer de temps, participer aux décisions et ne pas subir des conditions
d’existence insupportables. Vivre dignement, c’est aussi pouvoir choisir, agir, nouer des solidarités et
prendre part à un avenir commun. Or, les décisions essentielles nous échappent trop souvent. Les choix
économiques, les politiques publiques et l’organisation du travail s’imposent comme des réalités
auxquelles il faudrait nous adapter. Cette dépossession nourrit une colère parfois dissimulée derrière la
fatigue et les renoncements, mais qui exprime aussi notre refus de nous résigner. Encore faut-il lui donner
une direction.
Malgré ses contradictions, le mouvement des Gilets jaunes a montré que des personnes qui se croyaient
isolées pouvaient se retrouver, discuter et reprendre confiance. Sur les ronds-points comme dans les
assemblées, elles ont fait l’expérience d’une solidarité concrète et d’une démocratie vécue, fragile mais
réelle. Les désaccords et les rapports de force n’ont pas disparu, mais une possibilité s’est révélée : sortir
de l’impuissance en s’organisant par soi-même. Car la colère, à elle seule, ne suffit pas. Elle peut
s’épuiser, se disperser ou être détournée contre les plus fragiles par celles et ceux qui désignent des boucs
émissaires plutôt que de s’attaquer aux injustices. Les difficultés de fin de mois, les conditions de travail,
la dégradation des services publics et les obstacles à l’accès au logement ou aux soins ne sont pas des
problèmes isolés. Ils renvoient à une organisation sociale qui fait peser les efforts sur les mêmes, tandis
que les décisions et les richesses restent concentrées entre quelques mains. L’enjeu est de relier ces
expériences, de passer de l’indignation à la solidarité, de la contestation à l’organisation et du refus à la
construction.
La jeunesse exprime avec une force particulière cette inquiétude. Comment se projeter dans l’avenir
lorsque les études, le travail, le logement et les conditions d’existence deviennent sources d’incertitude ?
Les mobilisations lycéennes et étudiantes actuelles expriment ce refus de subir. Nous devons les écouter et
les soutenir : les jeunes ne sont pas seulement les citoyen·nes de demain, mais des acteurs et actrices
capables de s’organiser et d’inventer d’autres manières de faire.
Soutenir une mobilisation ne signifie pas renoncer à réfléchir à ses formes. Le blocage des lycées peut
rendre visible une contestation et créer un rapport de force, mais il peut aussi éloigner certains jeunes ou
compliquer l’organisation du mouvement dans la durée. Lorsqu’il empêche l’accès à l’établissement, il
peut faire obstacle aux occupations qui permettraient aux lycéen·nes de se réapproprier leur lieu d’étude.
Un établissement occupé peut devenir un espace d’assemblée, de discussion et d’action collective. On
peut y répartir les responsabilités, élaborer des revendications, décider des suites du mouvement et expérimenter d’autres façons de s’organiser. La lutte devient alors un lieu d’apprentissage démocratique,
où l’on ne se contente pas de réclamer un autre monde, mais où l’on commence à le faire vivre.
Si les lycéen.ne.s recourent au blocage, c’est aussi parce qu’ils et elles sont empêché.e.s, depuis des
années d’occuper leurs établissements, ce qui pourrait favoriser l’auto-organisation, les assemblées
générales et la construction collective des revendications, qui pourrait favoriser l’auto-organisation, les
assemblées générales et la construction collective des revendications. Les fermetures administratives
peuvent ainsi priver les jeunes de ces espaces et laisser le champ libre à des interventions extérieures et à
des dégradations, – pas nécessairement toutes assimilables à des violences -, susceptibles de contribuer à
la décrédibilisation du mouvement.
Le blocage peut rendre visible une contestation et créer un rapport de force, mais il ne favorise pas
toujours l’organisation démocratique dans la durée. Nous devons donc poser une question parfois
inconfortable : comment permettre aux jeunes de se réapproprier leurs lieux d’étude, de débattre, de
décider et d’agir collectivement, lorsque les possibilités mêmes de cette auto-organisation leur sont
refusées ? Il ne s’agit pas de condamner les jeunes mobilisé·es, mais de réfléchir aux conditions dans
lesquelles leur mobilisation peut devenir un véritable espace d’apprentissage démocratique. Blocage,
occupation, grève, assemblée ouverte ou action publique peuvent se compléter et se succéder selon les
situations. L’essentiel est que les jeunes puissent prendre leurs affaires en main et éviter que les décisions
leur échappent au profit de quelques porte-parole. L’autogestion n’est pas un mot d’ordre abstrait : elle se
construit partout où nous pouvons nous réunir, débattre, agir et assumer ensemble nos choix.
Cette exigence démocratique concerne aussi l’écologie. Notre modèle de développement détruit les
équilibres du vivant, aggrave les inégalités et compromet l’avenir. Pourtant, les transformations
nécessaires sont repoussées au nom de la rentabilité. L’écologie ne peut être séparée de la justice sociale :
demander aux personnes précaires d’en supporter seules le coût serait une impasse, mais continuer comme
avant aggraverait les problèmes. Il faut permettre à chacune et chacun de vivre dignement aujourd’hui
tout en préservant les conditions d’une vie possible demain. Transformer nos manières de produire, de
consommer, de nous déplacer et d’habiter suppose de décider collectivement des changements à engager.
Ceux-ci ne peuvent être décrétés d’en haut ni reposer sur la culpabilisation individuelle. Travailleurs et
travailleuses, habitant·es et usager·ères doivent pouvoir débattre de ce que nous produisons et de ce qui
mérite d’être développé ou abandonné. L’écologie populaire vise des conditions d’existence plus justes,
sobres et solidaires, définies avec les personnes concernées. La dignité et la place de chacune et chacun
dans la société se posent avec une acuité particulière pour les jeunes des quartiers populaires. La réalité de
ce qu’est leur vie est trop souvent réduite à la violence ou à la confrontation avec la police, à travers le
récit des média et dans l’imaginaire collectif. Ces phénomènes existent, mais il faut aussi regarder les
discriminations, la ségrégation territoriale, la précarité, le chômage, les difficultés d’accès aux services
publics et le sentiment d’humiliation.
Comprendre les causes ne signifie pas excuser les actes ni nier leurs conséquences. C’est se donner les
moyens de prévenir les violences et de transformer ce qui les alimente. Les réponses exclusivement
sécuritaires ne remplacent ni l’éducation, ni les services publics, ni la participation à la vie collective.
Dans la rue, les commentaires se focalisent souvent sur les affrontements et les dégradations, tandis que
les raisons des mobilisations passent au second plan. Condamner les violences n’interdit pas d’en
comprendre les causes. De même, la recherche de la tranquillité publique ne dispense pas d’interroger les
pratiques policières, les usages disproportionnés de la force et le respect des libertés publiques. L’autorité
de l’État doit pouvoir être contrôlée. Défendre une démocratie réelle, c’est garantir à toutes et tous le droit
de manifester, de contester et de s’organiser, tout en combattant les discriminations et en prévenant les
violences. Mais, comment donner à cette exigence démocratique une force durable ? Nous avons besoin
d’espaces où les personnes concernées peuvent se rencontrer, délibérer et agir. Les assemblées, les
collectifs locaux, les lieux de travail, les associations et les initiatives citoyennes peuvent contribuer à cette reconquête, à condition que la parole et les décisions ne soient pas confisquées par quelques porte-
parole.
L’autonomie ne signifie pas agir seul ni se méfier de toute organisation. Syndicats, associations et forces
politiques apportent des expériences, des savoir-faire et des moyens d’action indispensables. Mais ils ne
peuvent parler à la place de toutes et tous ni réduire une mobilisation à leur propre stratégie. Nous devons coopérer sans nous soumettre, confronter nos points de vue et décider collectivement sans exiger
l’uniformité. Les porte-parole doivent être mandatés, contrôlables et révocables, au service du collectif.
Cette démocratie doit s’expérimenter partout où nous vivons, travaillons et apprenons : au lycée, dans les
entreprises, les quartiers, les communes et les services publics. Les jeunes, les salarié·es, les habitant·es,
les agent·es et les usager·ères doivent pouvoir peser réellement sur les décisions qui les concernent.
L’autogestion ne fait pas disparaître les désaccords ; elle permet de les affronter et de les traiter
collectivement, sans abandonner le pouvoir à quelques personnes.
Faire converger les luttes suppose de construire des liens sans effacer leurs différences. Les mobilisations
pour les salaires, le logement et les services publics, contre les discriminations ou pour le climat ne se
rejoignent pas automatiquement : leurs calendriers et leurs urgences divergent. La convergence ne se
résume pas à une manifestation commune. Elle se construit dans la durée, par des rencontres, des actions
partagées, des solidarités concrètes et des revendications capables de faire le lien entre les différentes
expériences de l’injustice.
Il faut aussi prendre au sérieux les conditions matérielles de l’engagement. Quand le quotidien est
accaparé par le travail, les déplacements, les enfants ou les démarches, participer à une réunion devient
parfois un luxe. Reconquérir notre pouvoir d’agir, c’est également gagner du temps pour vivre, mieux
partager le travail et rendre les lieux de décision accessibles. La participation démocratique ne doit pas
devenir une injonction supplémentaire pour celles et ceux qui sont déjà épuisé·es.
Pour PEPS, la transformation ne peut se réduire à la conquête du pouvoir d’État ou au remplacement
d’une équipe dirigeante. Elle concerne aussi nos façons de travailler, de produire, de décider, de prendre
soin les uns des autres et d’habiter nos territoires. C’est le sens d’une révolution lente : non pas attendre
passivement des jours meilleurs, mais transformer dès aujourd’hui les pratiques, les solidarités et les
institutions, tout en construisant les rapports de force nécessaires à un changement plus profond.
Cette transformation peut commencer dans les communes, les quartiers, les entreprises, les services
publics, les établissements scolaires et les collectifs. Il ne s’agit pas de multiplier des initiatives isolées,
mais de les relier pour construire une capacité d’action commune. Le communalisme ouvre une piste :
permettre aux communautés locales d’agir sur ce qui les concerne et de relier leurs décisions à une
transformation plus générale de la société. L’autogestion affirme, quant à elle, que celles et ceux qui font
vivre une activité doivent participer à son organisation et à ses orientations.
Cela ne signifie pas remplacer les services publics par le bénévolat ni faire porter aux habitant·es la
responsabilité de pallier les carences des institutions. Les solidarités locales ne peuvent tenir lieu de
politique sociale, et l’autonomie ne doit pas devenir un autre nom du désengagement public. Il s’agit au
contraire de transformer les rapports de pouvoir, de garantir les droits et de mettre les ressources
collectives au service des besoins communs.
Voilà ce que nous entendons par utopies réalistes : des idées qui peuvent sembler hors de portée
aujourd’hui, mais deviennent des possibilités concrètes si nous commençons à les construire ici et
maintenant. Des communes où les habitant·es pèsent sur les décisions ; des lieux de travail où l’on ne
subit plus seul·es les choix imposés ; des services publics qui répondent aux besoins plutôt qu’à la seule
rentabilité ; des établissements scolaires où les jeunes expérimentent la démocratie ; des territoires où la
solidarité et la préservation du vivant deviennent des principes d’organisation.
Ces expériences ne sont pas des modèles clés en main. Elles auront leurs contradictions et demanderont
des débats, des moyens et du temps. Mais elles peuvent montrer que nous ne sommes pas condamné·es à
reproduire ce qui nous met en colère. La révolution lente n’est ni une attente passive ni un petit réformisme : elle consiste à construire des contre-pouvoirs, à transformer les rapports sociaux et à rendre possible ce qui paraît aujourd’hui hors de portée. Elle demande de la patience, de la détermination et la capacité de tirer collectivement les leçons de nos expériences.
Nous ne partons pas de rien. Des solidarités existent, des luttes se poursuivent, des initiatives s’inventent.
Mais elles restent dispersées et fragiles face aux forces en place. Notre responsabilité, chez PEPS, est de
les mettre en relation et de soutenir les espaces où les personnes retrouvent leur capacité d’agir, sans
imposer un modèle unique ni prétendre avoir toutes les réponses. Cela suppose d’écouter, d’apprendre, de
remettre en question nos habitudes militantes et d’agir ensemble sans attendre que tous nos désaccords
soient résolus. Nous devons notamment continuer à discuter de nos tactiques, y compris lorsque nous
soutenons pleinement une mobilisation. Une action peut rendre une lutte visible sans préparer sa suite ;
une assemblée régulière peut, au contraire, aider à prolonger le mouvement et à décider collectivement
des prochaines étapes. Il ne s’agit pas d’opposer les formes d’action, mais de réfléchir à ce qu’elles
rendent possible et à la manière dont elles peuvent nourrir l’autonomie collective. Cette question traverse
les lycées, les entreprises, les services publics, les quartiers et les communes.
La colère nous signale que quelque chose ne peut plus durer. Pour devenir une force émancipatrice, elle
doit se transformer en solidarité, en organisation et en pouvoir d’agir. Cela suppose de s’attaquer aux
causes de la dépossession, de faire vivre des pratiques démocratiques et de redonner aux personnes une
prise réelle sur les décisions qui engagent leur existence.
Nous ne voulons pas seulement changer celles et ceux qui décident. Nous voulons transformer la manière
dont les décisions sont prises, partager le pouvoir et reprendre collectivement prise sur nos conditions
d’existence. Il s’agit de construire dès aujourd’hui ce que nous voulons vivre demain