Convergeons
Cinquante-quatre milliards d’euros. C’est le nombre de milliards que le gouvernement veut économiser dans son prochain budget, et qu’il fera passer avec les voix de l’extrême droite pour s’éviter le 49-3, en prenant soin de ne toucher ni aux grandes fortunes ni aux aides sans contrepartie versées aux entreprises. Cinquante-quatre milliards pris sur les hôpitaux, les écoles, les casernes de pompiers, les effectifs de l’État, les collectivités territoriales, sur le service public qui est déjà à l’os. Cinquante-quatre milliards pendant que les aides publiques aux entreprises atteignaient 211 milliards d’euros en 2023, sans contrôle ni conditionnalité, et que la fortune cumulée des 500 premières fortunes professionnelles augmentait de près de 370 % entre 2010 et 2025.
On voudrait nous faire croire qu’il s’agit d’arithmétique. C’est un choix politique, et il y en a d’autres.
Face à cela, l’automne s’annonce dense. Cinq rendez-vous, cinq colères qui, sur le papier, semblent distinctes : le climat, les salaires, les pesticides, la justice, le pouvoir d’achat. Elles ne le sont pas. Partout, ce sont les mêmes qui encaissent les mauvais coups de rabot et le coût de la vie chère, et les mêmes qui encaissent les dividendes sans effort et les profits dissimulés par l’optimisation fiscale. Voici pourquoi il faut être là, débout, en résistance et en mouvement à chacune de ces dates.
Samedi 26 septembre – Marches pour le climat, le vivant, la paix et la justice sociale
Fin 2022, le président de la République demandait dans ses vœux : « qui aurait pu prédire la crise climatique aux effets spectaculaires ? ». La Gironde avait brûlé quatre mois plus tôt. Elle vient de brûler encore, plus fort qu’à aucun moment depuis cinquante ans.
Cet été, plus de 8000 personnes sont mortes de la canicule. Pas n’importe qui : les habitantes et les habitants des quartiers populaires, les familles précaires dans des logements sans isolation (passoire en hiver, bouilloire en été), les personnes âgées ou handicapées restées seules, celles et ceux qui travaillent dehors et celles et ceux sans abris qui dorment dans la rue. Les paysannes et les paysans ont perdu entre 15 % et un tiers de leurs récoltes. Des millions d’animaux d’élevage sont morts de chaud en quelques jours — les poules d’abord, entassées sous des toits de tôle — au point qu’il a fallu rouvrir les fosses d’enfouissement de 2003. D’innombrables mammifères, oiseaux et insectes ont brûlé vifs, sans qu’aucun décompte ne soit seulement tenté.
Et dans le même temps, TotalEnergies a encaissé 11,2 milliards de dollars au premier semestre 2026, soit 72 % de plus qu’un an auparavant, grâce à la flambée du baril provoquée par les guerres en Ukraine et en Iran, menées par Poutine et Trump, deux fous-furieux suprémacistes qui s’accordent contre le déclin du monde occidental en menant le monde à sa perte.
Personne ne pouvait l’ignorer. Les compagnies pétrolières savaient dès 1971 ; elles ont préféré payer des pseudo-chercheurs cupides et sans envergure pour qu’on en doute. Le GIEC alerte depuis 1990. Des milliers de scientifiques se sont mobilisés, par voie de presse, de pétitions, de manifestations. Ils ont été ignorés. Nous aussi : dans les grèves et les marches pour le climat, sur les ronds-points quand le prix du carburant a rendu évident ce slogan fin du mois – fin du monde – même combat, aux côtés des exilé·es et migrant.e.s, contre les méga-bassines et l’agro-industrie, à deux millions de signatures contre le retour d’un insecticide interdit.
Les écologistes ont été traités de doux-rêveurs, puis on a dit qu’ils exagéraient comme Cassandre, puis qu’ils étaient trop radicaux, jusqu’à les dépeindre en “écoterroristes” aujourd’hui, alors que le Fonds vert est passé de 2,5 milliards d’euros à 837 millions — quand il sert précisément aux communes à se protéger —, et que le budget des armées a gagné 6,7 milliards en une seule année quand toute notre sécurité civile est restée sous le milliard, avec seulement une vingtaine de bombardiers d’eau.
Le 26 septembre, de partout en France, marchons pour le climat, la paix, le vivant et la justice sociale.
→ Marchons partout en France. L’appel : 26septembre.org/appel
Mardi 29 septembre – Grève et manifestation de la Fonction publique
Trois jours plus tard, ce sont les agent·es de la Fonction publique qui cessent le travail, à l’appel de l’ensemble des organisations syndicales : pompiers, soignantes, enseignants, et toutes celles et ceux qui font tenir le service public.
Cette journée ne concerne pas que les fonctionnaires, et c’est tout l’enjeu.
Depuis 2000, le gel et les revalorisations insuffisantes du point d’indice ont fait fondre leur pouvoir d’achat de 28,6 %. Près d’un million d’agents ont vu leur traitement indiciaire baisser de 15 % en dix ans, rattrapé voire dépassé par le Smic.
Cette austérité a un genre. 63 % des agent·es publics sont des femmes : elles subissent donc de plein fouet le gel du point d’indice. Elles gagnent 10,5 % de moins que les hommes à temps plein — chiffre qui masque la réalité, puisqu’il ignore les temps partiels, occupés à 80 % par des femmes. La ségrégation professionnelle fait le reste : elles sont 80 % dans les filières administratives, 98 % dans les filières médicosociales, systématiquement moins rémunérées à diplôme équivalent que les filières à prédominance masculine. Résultat : parmi les 10 % d’agent·es les moins payé·es, 70 % sont des femmes. Et elles représentent 69 % des contractuel·les.
Double peine, car elles sont aussi les premières usagères. Maternités qui s’éloignent, centres IVG qui ferment, accueils de la CAF et de la PMI qui baissent le rideau, petite enfance et aidance laissées à l’abandon. La loi-cadre intégrale contre les violences sexistes et sexuelles, actuellement discutée à l’Assemblée, ne vaudra que ce que vaudront les services publics chargés de l’appliquer — de l’éducation à la protection judiciaire.
« Faire mieux avec toujours moins » : l’équation ne tient pas. Quand un service ferme, il faut attendre plus, rouler plus loin, souvent renoncer, parfois se mettre en danger. Quand il est privatisé, il coûte plus cher, parce que le privé lucratif cherche du profit, pas l’intérêt général. Prétendre qu’on économise en réduisant les services publics est simplement faux : ils sont ce qui permet aux entreprises de produire — infrastructures, énergie, salarié·es formé·es, recherche.
Les revendications sont claires : augmentation immédiate du point d’indice, refonte des grilles pour revaloriser les métiers à prédominance féminine, titularisation des contractuel·les, maintien à 100 % de la rémunération en congé maladie et abrogation du jour de carence, plus de moyens pour les services publics.
Opposer public et privé n’a jamais augmenté un salaire dans le privé. Affaiblir les services publics n’a jamais protégé un emploi.
Samedi 3 octobre – Contre Syngenta et l’industrie des pesticides, à Saint-Pierre-la-Garenne (Eure)
En juillet, en plein cœur de l’été brûlant, la très contestée loi d’urgence agricole a été adoptée grâce aux voix de la droite, de l’extrême droite et du camp gouvernemental. Au niveau européen, les mêmes s’apprêtent à soutenir un texte visant à autoriser sans limite certains pesticides. À chaque fois, les mêmes lobbies de l’agro-industrie et de la chimie, le même but recherché : moins de protection pour notre santé, plus de profits pour les actionnaires.
Le 3 octobre, paysan·nes, travailleurs et travailleuses agricoles, personnes malades et habitant·es des territoires contaminés convergeront vers le site de Syngenta, à Saint-Pierre-la-Garenne, pour exiger son arrêt. Ce site est emblématique de l’impunité des multinationales qui nous empoisonnent. Des mobilisations auront lieu le même jour sur plusieurs continents, autour d’un mot d’ordre commun : « Pesticides, Syngenta, ni ici ni ailleurs ! »
Qu’on ne s’y trompe pas : ce ne sont pas les paysan.ne.s qui sont visé.e.s, ce sont celleux qui les ont rendus dépendant.e.s d’un modèle qui les tue, elleux les premier.e.s.
+ d’infos : https://lessoulevementsdelaterre.org/stop-pesticides-mobilisation-internationale-le-3-octobre-2026 ; https://www.greenpeace.fr/pesticides-toutes-nos-coleres-convergent-vers-syngenta/
Mardi 6 octobre – Délibéré du procès de Ritchy Thibault, tribunal de Paris
Cette date-là n’est pas une manifestation comme les autres. C’est le jour où la 10e chambre correctionnelle rendra sa décision dans une affaire qui dit beaucoup de l’état de nos libertés publiques.
Le Porte parole de PEPS, Ritchy Thibault, étudiant, gilet jaune de la première heure, ancien collaborateur parlementaire, auteur de plusieurs ouvrages dont le dernier en soutien à la communauté des gens du voyage dont il est issu, est poursuivi pour menace envers le chef de l’État. Les faits : le 24 février 2024, au Salon de l’agriculture, juché sur une barrière au passage du président, il lance « L’éborgneur ! N’oublie jamais que nous sommes dans le pays de la Révolution française, le pays qui fait tomber les têtes des monarques. » Quarante-huit heures de garde à vue. Fiché S depuis 2023. Le parquet a joint deux autres procédures : une phrase comparant la prise de la Bastille à celle de la préfecture de police, et une prise de parole citant Frantz Fanon, poursuivie comme « provocation à un attroupement armé ».
Ce qui s’est passé à l’audience devrait nous arrêter tous. Le prévenu a été expulsé de la salle pour « trouble à l’ordre public ». En solidarité, sa défense et ses témoins sont partis. Le tribunal a alors ordonné le huis clos et fait sortir les journalistes. Un homme a été jugé en son absence, sans avocat et sans témoins, hors du regard public. Les deux autres dossiers ont été renvoyés au 18 mai 2027.
On peut trouver Ritchy Thibault excessif, bavard, provocateur. Ce n’est pas la question. La question est de savoir si l’on peut, dans ce pays, être jugé sans défense et à huis clos pour des paroles. La justice peine à traiter les plaintes pour violences sexuelles sur mineurs ; elle trouve le temps de poursuivre un orateur pour des métaphores révolutionnaires.
Le 6 octobre, soyons nombreuses et nombreux aux côtés de Ritchy devant le tribunal.
Cagnotte pour soutenir Ritchy Thibault
Samedi 17 octobre – Ce qui monte, et que personne ne contrôle
Enfin, il y a cette date qui n’appartient à personne. Elle est née sur TikTok, dans une vidéo où un jeune homme explique simplement qu’un samedi de vacances scolaires, « tout le monde peut être là », avant de préciser qu’il n’organise rien. Sept jours plus tard : près de 300 000 « J’aime », 30 000 partages. D’autres ont suivi, ajoutant le prix de l’alimentation à celui du carburant.
Les comparaisons avec 2018 affleurent — flambée des prix à la pompe, colère qui part de la base, se propage en ligne, agrège des frustrations multiples et cherche un débouché dans la rue. En 2018 « le macronisme était en majesté », il est aujourd’hui en décrépitude. Quelques figures historiques du mouvement comme Jérôme Rodrigues n’exclue pas pour autant « une nouvelle révolte populaire, peut-être même beaucoup plus amplifiée ».
Personne ne sait si le 17 octobre prendra. C’est le propre des mouvements sociaux : on ne sait jamais à l’avance. Le virtuel peut rester virtuel, un « pshitt » d’une journée. Mais on sait aussi que les réseaux produisent des chocs moraux capables de mettre en mouvement les moins politisés parce que l’urgence commande la révolte de la Gen Z.
Notre place n’est pas à commenter de loin. Elle est d’aller à la rencontre de celles et ceux qui se lèvent, sans les instrumentaliser ni les abandonner aux récupérations.
Un seul et même combat
Cinq dates, une même ligne de partage.
D’un côté, ceux qui encaissent : les actionnaires de TotalEnergies, ceux de Syngenta, les 500 premières fortunes, les entreprises qui touchent 211 milliards d’aides publiques sans rendre de comptes.
De l’autre, ceux qui paient : les 7 300 morts de la canicule, les agentes de la Fonction publique payées 10,5 % de moins, les paysans malades des pesticides, les rétraités comme les smicards qui n’arrivent plus à remplir le réservoir ni le frigo.
Entre les deux, un gouvernement macroniste qui coupe 54 milliards aux seconds pour ne pas toucher aux premiers.
Le 26 septembre, le 29 septembre, le 3 octobre, le 6 octobre, le 17 octobre : Il n’y a pas de choix, ces luttes ne se concurrencent pas, elles s’additionnent. Écologie, salaires, santé, libertés publiques – c’est la même exigence de justice sociale, et elle ne sera satisfaite que si nous sommes assez nombreuses et nombreux pour qu’on ne puisse plus nous ignorer.
Convergeons.